Pour mon anniversaire, j'ai reçu en lecture le rapport d'information du sénat intitulé "Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes1". Il a été déposé par la délégation aux droits des femmes, et rédigé par Béatrice Gosselin, Olivia Richard et Laurence Rossignol. Son titre annonce la couleur, et son sommaire, lui, fait franchement froid dans le dos : "haine des femmes en étendard", "masculinité hégémonique et violente", "projet politique suprémaciste", "poison du masculinisme", "trajectoire de radicalisation", "menace terroriste masculiniste"... On pourrait penser qu'un rapport parlementaire commence par définir précisément son objet, examine plusieurs hypothèses, confronte des données contradictoires, puis formule ses conclusions, mais ici c'est l'inverse, la conclusion est écrite avant l'enquête. Le masculinisme serait une offensive organisée contre les femmes, un mouvement visant à anéantir leurs droits, et à terme, à démanteler la démocratie. Ce n'est pas mon interprétation. Je me suis donc paluché plus de 300 pages pour vous dire ce que ce rapport est et ce qu'il n'est pas, ainsi que délivrer l'analyse que j'en ai car je pense qu'il y a des enjeux bien plus profonds.
Qu'est-ce donc ?
Dans un rapport parlementaire, la situation est différente d'un article scientifique : on ne demande pas aux rédacteurs d'être neutres, il est bien normal que le rapport puisse refléter une certaine orientation politique. Malgré tout, le problème commence quand ce type de document adopte la posture d'une révélation objective tout en écrivant sa conclusion avant sa démonstration. Le procédé employé ici est assez simple : on rassemble sous un même terme des tueurs de masse, des célibataires frustrés, des influenceurs vulgaires, des coachs en séduction, des conservateurs religieux, des opposants politiques, des associations de pères séparés, des hommes qui se plaignent de leur situation et même, plus largement, ceux qui pensent que la virilité peur avoir quelque valeur. Puis on constate que cet ensemble, ainsi constitué, est inquiétant. C'est imparable... mais c'est aussi parfaitement circulaire (et donc idiot). J'y reviendrai régulièrement.
L'habituel jeu des définitions
Il peut être difficile de définir réellement le masculinisme. Le rapport reconnaît lui-même que le mot a longtemps été marginal et qu'il a souvent changé de sens. D'abord issus du registre médical, féminisme et masculinisme sont alors des pathologies pour désigner la présence de caractère sexuels secondaires de l'autre sexe respectivement chez l'homme et la femme. C'est à partir de la fin du XIXe siècle que ces termes seront repris par la militante Hubertine Auclert dans une version politisée : le féminisme c'est "la lutte pour les droits des femmes", et le masculinisme, c'est "l'égoïsme masculin [...] pour la défense de leur intérêt particulier". Remarquez qu'on pourrait facilement, sans cette connotation négative pour la version masculine, interchanger les genres sans que cela n'en change la définition. Il y aura des évolutions, mais c'est cette vision non positive qui restera dans les définitions du champ lexical féministe.
Le premier problème qu'on rencontre, c'est qu'on aurait pu attendre de cette histoire sémantique une certaine prudence des rapporteuses, mais il n'en est rien. Le rapport est très bien documenté, mais à l'intérieur d'un cadre théorique donné. En effet tout le passage qui sert la définition du masculinisme s'appuie presque exclusivement sur Christine Bard, Lucie Daniel, Fondation des femmes, OpinionWay et Céline Morin. Ces intervenants appartiennent tous, à des degrés divers, à un champ de recherche ou de plaidoyer où le masculinisme est analysé comme une forme d'antiféminisme. Le rapport retient seulement une version militante féministe, évidemment sans expliquer ce choix. Le masculinisme sera donc la "mise en pratique concrète de l'antiféminisme" dans le but de faire reculer les droits des femmes.
Ce biais de sélection est sans doute voulu. Laurence Rossignol2 n'est pas simplement une sénatrice ayant travaillé sur ce rapport. Son engagement féministe est ancien, revendiqué et public ; les comptes rendus du Sénat la montrent elle-même se présentant comme militante féministe de longue date et expliquant que le féminisme structure son analyse politique3. Il y a manifestement un biais de sélection pour présenter ensuite cette définition comme allant de soi, afin de construire l'ensemble du raisonnement du document. Encore une fois, il y a un risque de raisonnement circulaire. Autrement dit : on élabore le masculinisme comme une idéologie antiféministe, misogyne et hostile à l'égalité, puis on auditionne essentiellement des personnes qui partagent cette même grille de lecture, puis on conclut que c'est bien la preuve que le masculinisme est une idéologie antiféministe, misogyne et hostile à l'égalité. Comme point de départ réflexif, on a déjà vu mieux. Mais vous allez voir que ce n'est vraiment rien à côté de l'utilisation qui en est faite.
On ne reconnaît pas le masculinisme à une organisation déterminée, à une doctrine stable, à une carte d'adhérent ou à un programme explicite. On le reconnaît au fait que son discours est interprété comme antiféministe. Et l'antiféminisme est lui-même identifié à toute contestation d'une avancée présentée comme favorable aux femmes. Le raisonnement devient alors autoréférentiel, fournissant une catégorie accusatoire qui prétend décrire un phénomène tout en ayant déjà prononcé son jugement moral :
(selon le rapport) est masculiniste celui qui s'oppose aux droits des femmes ; est une opposition aux droits des femmes ce que disent les masculinistes.
C'est un vieux problème épistémologique.
Un homme défend-il la résidence alternée ? Cela peut relever du masculinisme. Conteste-t-il certains chiffres sur les violences conjugales ? Masculiniste ! Critique-t-il une association féministe ? Masculinisme ! Considère-t-il que certains hommes rencontrent des difficultés particulières ? Rhétorique victimaire masculiniste. Parle-t-il de différences biologiques entre les sexes ? Pseudoscience masculiniste. Se plaint-il de la solitude, de l'échec scolaire des garçons ou de difficultés affectives ? Terrain favorable à la radicalisation masculiniste ! Et s'il explique qu'il ne déteste pas les femmes ? C'est sans doute une stratégie de dissimulation.
Bref, on ne s'en sort plus car une catégorie qui peut absorber tous les démentis ne peut plus être réfutée. Elle devient tragiquement une grille idéologique totale où l'on suppose que le simple fait de ne pas être féministe serait être anti-femme.
De nombreuses auditions
Le chiffre d'une centaine de personnes auditionnées peut impressionner, mais cent personnes partageant globalement la même définition ne produisent pas davantage de contradiction que dix. C'est ainsi que la liste des premières auditions donne le ton : spécialistes des études féministes et du genre, associations de défense des droits des femmes, journalistes ayant travaillé sur "les hommes qui détestent les femmes", autrices de livres consacrés à la haine des femmes, etc. C'est très bien, ces personnes peuvent avoir des choses importantes à dire. Le problème n'est pas leur présence, c'est la visible absence d'une contradiction organisée qui est un problème. Où sont les associations de pères capables de répondre aux accusations portées ? Où sont les juristes contestant l'idée d'une discrimination structurelle univoque ? (la liste peut être longue) On trouve des spécialistes du masculinisme, oui, mais pour l'essentiel, "spécialiste du masculinisme" signifie ici spécialiste ayant déjà adopté la définition militante du masculinisme utilisée dans le rapport. La circularité est encore parfaite, le Sénat choisit des experts dont les travaux ont contribué à construire la catégorie, ces experts confirment devant le Sénat que la catégorie est pertinente, et le Sénat présente ensuite cette convergence comme un consensus de validation scientifique de la catégorie. Ce n'est pas nécessairement une entente consciente, c'est plus banal, c'est un entre-soi intellectuel.
Les mêmes concepts circulent entre chercheurs, associations, journalistes, organismes publics et responsables politiques. Les travaux des associations servent de documentation au rapport, le rapport recommande ensuite de sécuriser financièrement ces mêmes associations pour lutter contre le phénomène qu'elles ont contribué à définir. Cela ne rend pas leurs analyses fausses, mais cela aurait mérité au minimum une réflexion sur les intérêts institutionnels et idéologiques en présence, totalement absente. De là à dire qu'il peut vraisemblablement y avoir des conflits d'intérêts, il n'y a qu'un pas.
Une généalogie écrite à rebours
Le rapport prétend retracer une "généalogie" du masculinisme. Mais une généalogie digne de ce nom ne consiste pas à chercher, dans le passé, tout ce qui ressemble vaguement à la catégorie que l'on vient de construire. Elle doit établir des transmissions, des textes, des organisations, des filiations intellectuelles et des continuités démontrables. Or le rapport procède souvent autrement. Puisque le masculinisme contemporain est défini comme l'ennemi de l'émancipation féminine, tous les mouvements anciens ayant contesté certaines revendications féministes deviennent les ancêtres du masculinisme contemporain. Les associations de pères séparés sont ainsi présentées comme l'un de ses foyers historiques, voire comme ses "fers de lance". Cette identification se fait lors d'un entretien entre les rapporteuses et Mélissa Blais4, qui est spécialiste de... devinez... oui, de l'antiféminisme. On se fait une ptite bouffe, et vu qu'on est d'accord, alors on va le mettre dans le rapport qu'on est d'accord. Je trouve ça génial comme méthodo 🤣.
Le crime de Cestas de 1969 a une place étonnante dans le document. Parce qu'une association de défense des pères divorcés a été fondée quelques mois après ce drame, le rapport reprend l'idée d'une filiation entre un meurtre familial, les premières mobilisations de pères séparés et les mouvements contemporains. Il affirme ensuite que les revendications relatives à la garde alternée, à l'aliénation parentale ou à une éventuelle iniquité judiciaire constitueraient des vecteurs de diffusion de "l'antiféminisme ordinaire". Même en admettant que certaines associations aient tenu des discours odieux ou instrumentalisé des crimes, cela ne permet pas de transformer toute revendication paternelle en rejeton idéologique d'un meurtrier. C'est une culpabilité par association5 étendue sur un demi-siècle, dont le raisonnement serait immédiatement jugé grossier dans n'importe quel autre domaine. Personne ne prétendrait expliquer l'ensemble du militantisme écologiste par les crimes commis par quelques militants radicaux, ni toutes les revendications féministes à partir des propos violents ou sexistes publiés sur les réseaux sociaux. On distinguerait à minima les organisations, les doctrines, les époques et les personnes. On dirait que cette précaution disparaît pour les hommes. Il suffit que des individus parlent des pères, de la condition masculine ou de difficultés rencontrées par certaines hommes pour les placer sur une ligne historique conduisant inévitablement aux influenceurs misogynes et aux violents incels.
Tous les questionnements, les mouvements et les terrorismes masculinistes sont rangés sous une même catégorie sans réellement discuter des différences pourtant très importantes. Le rapport conduit naturellement le lecteur à percevoir ces phénomènes comme appartenant à une même continuité idéologique, pourtant sans démonstration. Cette "généalogie" ne démontre pas une continuité, elle est fabriquée en sélectionnant ce qui la confirme. Encore ce bon vieux biais de confirmation.
L'étrange symptôme de Mr Victimaire
La passage consacré au "discours victimaire" est particulièrement révélateur. Le masculinisme serait paradoxal : d'un côté, il exalterait la domination masculine, et de l'autre, il présenterait les hommes comme des victimes. Le rapport y voit les deux faces d'une même idéologie.
Mais pourquoi tout mélanger ? Un influenceur qui explique que l'homme doit dominer sa compagne n'exprime pas nécessairement la même pensée qu'un père contestant une décision judiciaire. Un célibataire qui raconte sa solitude n'est pas automatiquement le compagnon idéologique d'un militant religieux voulant restreindre l'avortement. Un jeune homme obnubilé par les classements physiques des "alphas" et des "bétas" n'est pas l'équivalent d'un universitaire qui étudie les écarts de réussite entre filles et garçons. Le rapport reconnaître d'ailleurs que les mouvances réunies sous le terme "masculinisme" sont diverses, mouvantes, etc. Mais au lieu d'en conclure que la catégorie est peut-être trop large, il transforme cette hétérogénéité en caractéristique supplémentaire du phénomène. Le masculinisme serait une sorte de "bar à salade" idéologique, précisément reconnaissable à son absence de cohérence.
C'est pratique : Pile je gagne, Face, vous êtes masculiniste.
Plus grave, l'expression d'un problème masculin tend à être disqualifiée comme "victimisation". La possibilité même que des hommes puissent rencontrer des difficultés spécifiques devient suspecte. Non parce que les faits auraient été examinés et réfutés, mais parce que le fait de les mentionner serait déjà une stratégie de renversement de la domination. Ce procédé interdit presque toute discussion rationnelle. Lorsque quelqu'un évoque une souffrance masculine, deux réponses deviennent possibles : soit il se trompe, soit il instrumentalise cette souffrance pour restaurer la domination des hommes. Que sa plainte soit fondée ne semble plus constituer une hypothèse sérieuse.
Le jeune (mâle) est un risque à surveiller
Le rapport parle beaucoup de la souffrance masculine, mais il en parle presque toujours comme d'un facteur de risque. Les jeunes hommes isolés, quittés par une compagne, sans relation affective, mal dans leur corps ou en difficulté psychologique seraient vulnérables aux discours masculinistes. Leur détresse est donc reconnue, mais essentiellement parce qu'elle pourrait les conduire à tenir des propos sexistes ou à commettre des violences. Le rapport résume lui-même cette trajectoire : solitude, exposition répétée aux contenus, banalisation, radicalisation et parfois passage à l'acte. Autrement dit, la souffrance de ces garçons devient politiquement visible au moment où elle constitue potentiellement une menace pour autrui. Il ne s'agit pas d'abord de comprendre pourquoi ils souffrent, pourquoi certains décrochent, pourquoi ils n'arrivent pas à nouer des relations, pourquoi ils se sentent inutiles ou pourquoi certains cherchent des réponses dans des communautés numériques. Il s'agit de repérer les "signaux faibles", de former les professionnels et de créer des circuits de prévention à la radicalisation. Le garçon solitaire n'est plus un jeune à aider, c'est un risque à surveiller.
C'est normal vous me direz, et quelque part vous auriez raison, mais la dissymétrie est frappante. Lorsqu'une souffrance féminine est évoquée, elle appelle généralement reconnaissance, protection et réparation. Lorsqu'une souffrance masculine apparait dans ce rapport, elle est souvent recodée en ressentiment, en refus de l'égalité ou en prélude à la violence. Même les familles sont décrites sous cet angle. Le rapport insiste sur les mères et les sœurs qui seraient les première à observer et subir l'adhésion des garçons au masculinisme. Les pères, curieusement, disparaissent du tableau familial, sauf lorsqu'ils sont séparés et revendicatifs.
L'homme est tantôt absent, tantôt suspect. Ce détail résume assez bien le cadre général du document malheureusement.
meurtre et blague, même combat
C'est incontestable, il y a des communautés en ligne où circulent des propos haineux à l'égard des femmes. Il existe des individus qui justifient le viol, fantasment la soumission ou glorifient des meurtriers. Plusieurs tueries ont été commises ou revendiquées au nom d'une idéologie incel. Le rapport rappelle notamment l'influence exercée par Elliot Rodger6 dans certains espaces extrémistes. Cela mérite surveillance policière et réponse pénale lorsque la loi est violée. Mais la reconnaissance de cette réalité ne valide pas le continuum construit par le rapport. Ce dernier passe sans cesse du terrorisme aux comportements ordinaires, du tueur de masse à l'influenceur, de l'influenceur au jeune garçon qui tient une remarque sexiste, puis de cette remarque à une trajectoire de radicalisation. Une rapporteuse donne comme exemple un garçon déclarant "la vaisselle, c'est pour ma sœur, c'est pas pour moi", et nous voilà avec une chaîne implicite 👉 boutade sexiste ➡ adhésion masculiniste ➡ radicalisation ➡ violence ➡ meurtre. Si une jeune fille déclare "la poubelle, c'est pour mon frère, c'est pas pour moi", peut-on imaginer qu'au lieu d'une boutade sexiste, il s'agisse d'une organisation familiale ? Naturellement, le rapport précise que tous les jeunes ne passent pas à l'acte, mais sous-entend malgré tout qu'ils ne pourront se défaire de cette pente glissante, car le continuum demeure l'architecture générale du raisonnement.
Or une succession possible n'est pas une trajectoire probable. Des millions d'adolescents tiennent des propos stupides, provocateurs, sexistes ou simplement copiés sur des vidéos, nous sommes tous intégralement passés par là. Une poignée bascule dans une violence idéologique, c'est sûr. Entre les deux, il ne suffit pas de dessiner une flèche. Le rapport fait d'ailleurs souvent cette erreur de créer des récits plausibles pour justifier des démonstrations.
Je trouve qu'il est intéressant de faire un petit point historique sur le terme "incels" (les "célibataires malgré eux"). Le rapport ne le rappelle pas, mais ce terme a été créé à la fin des années 1990 par une femme canadienne surnommée Alana dans le cadre d'un site destiné à offrir un espace de soutien à des personnes souffrant de solitude affective, sans dimension misogyne. Cela lui avait permis, et à d'autres, de trouver soutiens, de mieux accepter sa condition et de trouver en finalité une certaine harmonie dans ses relations. C'est seulement depuis la tuerie de Toronto7 en 2018, dont l'auteur se réclame de la "rébellion incel", que ce terme est ainsi récupéré politiquement pour désigner les communautés misogynes extrémistes. Il y a depuis un fort amalgame entre le fait d'être célibataire non voulu et l'appartenance à la communauté misogyne, et les difficultés associées pour certains.
Le problème de la "zone grise"
Ce sont sans doute les passages les plus préoccupants. Il ne s'agit plus seulement de poursuivre les menaces, le harcèlement, les appels à la violence ou les propos pénalement répréhensibles, le rapport veut agir sur des contenus qui ne sont pas illicites mais qui seraient misogynes, dégradants, humiliants ou masculinistes. 👈Cette extension est fondamentale.
Lorsqu'un contenu est illégal, le droit fournit, du moins en principe, une définition, une procédure et des voies de recours. Lorsqu'il est simplement classé "masculiniste", qui décide ? Selon quel critères ? Une plateforme ? Une association subventionnée ? Un chercheur militant ? Une administration ? Un algorithme chargé de reconnaître des codes, des mots et des références ?
Le rapport demande précisément aux plateformes de définir les contenus sexistes, misogynes ou masculinistes dans leurs conditions générales, puis recommande une stratégie de démonétisation de ces contenus. Il préconise également des personnels éducatifs, sociaux, sanitaires et judiciaires au repérage des trajectoires masculinistes. Nous ne sommes plus seulement dans la répression de la violence, nous entrons dans l'administration des représentations acceptables. Une opinion peut ainsi rester légale tout en devenant invisible, démonétisée, déréférencée ou signalée comme indice d'une radicalisation. Et puisque la définition du masculinisme inclut potentiellement la contestation de certaines politiques féministes ou la dénonciation d'inégalités affectant les hommes, l'espace de la "zone grise" est en réalité immense.
En complément, le rapport affirme que la sortie des "spirales masculinistes" ne passe pas par l'argumentation idéologique. La formule est extraordinaire. Elle signifie que certaines personnes ne doivent plus être considérées comme des interlocuteurs susceptibles d'avoir tort ou raison, mais comme des individus engagés dans la spirale dont il faudrait extraire. Même si on peut entendre l'argument lorsqu'il s'agit d'un cas extrême qui doit être pris en charge, vu la large définition voulue du masculinisme, est-ce que vous pensez que l'outil ne peut pas créer plus de problèmes que de solutions ? Là aussi cela se fera sans doute au doigt levé, suivant l'humeur du décideur, et surtout suivant ses idéaux, on peut l'imaginer assez facilement.
Le féminisme, c'est la démocratie
Le rapport ne se contente pas de présenter le masculinisme comme une menace pour les femmes, il en fait une menace pour la démocratie elle-même. L'accusation est considérable et quand même un peu farfelue. Pour moi qui pense la même chose du féminisme et du masculinisme, c'est même assez comique. Dans les deux cas, il y a une volonté de défendre les intérêts d'un genre dans le but d'atténuer des inégalités, où chaque groupe voit midi à sa porte évidemment. Il y a des causes légitimes, d'autres moins, il y a des bonnes volontés, des profiteurs, des excès, des erreurs, des abus, des folies. Dans les deux cas, c'est souvent du n'importe quoi, mais il faut aussi avouer qu'il y a des démarches utiles, qu'on le veuille ou non. Dans les deux cas, soit ils sont un danger pour la démocratie, soit ils ne le sont pas. Pour ma part, je pense qu'ils sont, tous les deux, un mal qui ronge les relations hommes-femmes, rien qui ne va mettre en péril la démocratie. Mais bref, je reviens sur cette organisation qui cherche la fin d'Athène.
Si le berceau de la démocratie est menacé, quels sont les textes communs ? Quel programme partagé par les pères séparés, les coachs en séduction, les incels, les conservateurs religieux et les influenceurs commerciaux ? Le rapport dit reconnaître justement leur fragmentation, mais il leur attribue simultanément un projet politique unique et une intention finale commune. Cette déduction d'intention, qui n'est jamais démontrée, adopte le raisonnement suivant 🤔 : l'égalité entre les femmes et les hommes est un principe démocratique ➡ le féminisme défend cette égalité ➡ la critique du féminisme menace donc l'égalité ➡ la menace contre l'égalité devient une menace contre la démocratie🤯.
Alors non, le féminisme n'est pas la démocratie. C'est un ensemble de mouvements, de théories, d'associations et de politiques qui peuvent être discutés comme n'importe quelle autre production politique. Contester une analyse féministe, une statistique, un dispositif institutionnel ou une revendication précise ne signifie pas vouloir retirer aux femmes leurs droits civiques. Je ne sais même pas comment il est possible intellectuellement d'arriver à faire ce genre de liaison, à part évidemment si l'on souhaite museler ce qui ne nous plait pas. C'est quand même problématique. Ici cette confusion permet pourtant de transformer, au calme, un désaccord politique en hostilité à l'ordre démocratique. Elle produit un système où le féminisme institutionnel ne constitue plus une position parmi d'autres dans le débat public, mais le critère à partir duquel les autres propositions sont classées comme démocratiques, réactionnaires ou potentiellement radicales. C'est un raisonnement dangereux.
On comprend alors pourquoi la contradiction est si faible : celui qui conteste les prémisses risque d'être immédiatement rangé dans l'objet étudié.
Une cause réelle, un mauvais rapport
Tout n'est évidemment pas faux dans ces 300 et quelques pages, j'espère que vous l'aurez compris, et je suis désolé si ce n'est pas le cas. J'avais besoin d'expliquer chaque problématique afin d'alerter et de ne pas sous-estimer les dérives vraisemblables d'un rapport rédigé sous un certain prisme. Comme pour les trains, une idéologie peut en cacher une autre.
Des influenceurs gagnent de l'argent en exploitant la solitude et le ressentiment de jeunes hommes. Des communautés numériques construisent des hiérarchies sexuelles absurdes. Certains discours réduisent les femmes et les hommes à des objets, glorifient la domination ou banalisent des formes de violences. Des individus utilisent une rhétorique des forums incels extrémistes pour justifier des projets meurtriers. Les algorithmes peuvent enfermer les utilisateurs dans des contenus de plus en plus outranciers. Tout cela existe mais aucun de ces constats n'exige de créer un continuum allant de la contestation du féminisme au terrorisme. Le rapport aurait gagner à distinguer clairement :
- Les infractions et appels explicites à la violence,
- les communautés extrémistes présentant un risque sécuritaire,
- les contenus commerciaux fondés sur la provocation et la frustration,
- les positions conservatrices,
- les critiques du féminismes,
- les revendications masculines,
- et sans doute d'autres points...
Ici le Sénat a choisi de les réunir sous un concept extensible, puis d'utiliser les éléments les plus violents pour charger moralement l'ensemble. C'est évidemment sur cette logique que réside le problème. Le rapport explique que le masculinisme est partout parce qu'il vient de retrouver, sous le même mot, tout ce qu'il y avait préalablement placé.
Ce qui m'a le plus surpris, et c'est là aussi un détail très important, c'est qu'il n'y a pas de réflexion sur les causes sociales. On trouve beaucoup de développements sur les algorithmes, les influenceurs, les réseaux sociaux ou la radicalisation, mais beaucoup moins sur des questions d'échec scolaire des garçons, la surreprésentation masculine dans les suicides, les accidents du travail, les difficultés spécifiques des pères après séparation, la désaffection scolaire et universitaire des jeunes hommes ou encore les transformations du marché des rencontres. A aucun moment le rapport ne semble envisager qu'une partie du succès de ces discours puisse provenir de l'incapacité des institutions à parler honnêtement aux hommes. Lorsqu'un garçon entend que ses difficultés sont secondaires, qu'on le suppose, que la mention d'un problème masculin puisse être une victimisation, que sa virilité est une prison et que sa frustration est une annonce de sa radicalisation, il ne faut pas être surpris qu'il cherche ailleurs des réponses, parfois auprès de charlatans. Les influenceurs masculinistes ne prospèrent pas uniquement parce qu'ils sont habiles ou parce que les algorithmes sont fourbes. Ils prospèrent surtout parce qu'ils abordent des sujets abandonnés par les institutions. Il y a peut-être d'autres éléments sur lesquels réfléchir, comme par exemple l'augmentation des familles monoparentales, des discours qui poussent à voir négativement familles, envie d'enfants, ou qui poussent l'individualisme de la société de consommation. Il existe une absence de repères et de compréhension dans de multiples domaines comme le désir, le rejet amoureux, la compétition sexuelle, l'apparence physique, la solitude, la séduction, le statut social, le rôle parental, le sentiment d'être utile. Et on en parle de la question qui doit pourtant être la plus importante car elle regroupe toutes les autres : l'attente féminine ? Comment les hommes doivent répondre à cette demande sans repère ?
Ces questions, les masculinistes, ils y répondent souvent mal, parfois de manière grotesque, quelquefois de manière haineuse, mais ils répondent. Le rapport, lui, commence par expliquer à ces hommes que leur manière de formuler leur souffrance est probablement le produit d'une idéologie réactionnaire et qu'il est grand temps de se laver le cerveau à coup de féminisme. On ne pouvait guère imaginer meilleure publicité pour les entrepreneurs du ressentiment qu'il prétend combattre. Et croire que rendre l'accès plus difficile à ces espaces publics va diminuer leur influence est absurde, cela va juste favoriser le déplacement vers des espaces privés, décentralisés ou chiffrés, où les possibilités d'observation, de prévention ou d'intervention seront plus difficiles.
Conclusion
Ce rapport ne démontre pas l'existence d'un vaste mouvement masculiniste visant à anéantir les droits des femmes et à détruire la démocratie. Il démontre par contre la capacité d'un appareil institutionnel à construire une catégorie suffisamment large pour réunir des phénomènes radicalement différents, à sélectionner les experts qui la valident, puis à transformer cette validation en fondement de politiques publiques.
Le danger des communautés misogynes violentes est réel. Celui des tueurs se réclamant d'une idéologie incel l'est également. Mais la lutte contre des criminels ne justifie pas la pathologisation du désaccord politique, elle ne justifie pas de traiter les revendications des pères comme les descendants idéologiques d'un meurtre familial, elle ne justifie pas de disqualifier toute évocation des difficultés masculines. A force d'élargir la définition jusqu'à lui faire désigner tout ce qui contrarie le récit sur les rapports entre les sexes, le mot finit par ne plus rien décrire précisément et risque de rétrécir nos capacités d'expressions et d'influencer négativement les plus jeunes sans le vouloir.
En toute sincérité, je pense malheureusement qu'il y a un parti pris dans ce rapport. Si ce n'était déjà pas assez clair, les recommandations le sont. En gros, celles-ci veulent imposer un narratif et une morale exclusivement féministe, ainsi que des obligations financières pour les associations féministes, mais qui ne se préoccupent jamais du pourquoi. Il n'y a aucun devoir, aucune véritable explication, et surtout aucune aide proposée envers les victimes. C'est finalement assez malsain et plutôt inadmissible. En réalité, ces deux idéologies pourraient très bien cohabiter et apporter sereinement chacun des points d'amélioration pour notre société et pour ce rapport, mais vu le niveau d'empathie et de compassion de chacun, ce n'est pas pour tout de suite.
- Rapport "Mascus la nouvelle offensive contre les femmes" ↩︎
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Laurence_Rossignol ↩︎
- https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20260223/ddf_24_et_26_02_2026.html ↩︎
- https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9lissa_Blais ↩︎
- Sophisme d'association (ou procédé de la pente glissante) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pente_savonneuse ↩︎
- Eliott Rodget est l'auteur de la Tuerie d'Isla Vista : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tuerie_d'Isla_Vista ↩︎
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Attaque_%C3%A0_la_voiture-b%C3%A9lier_du_23_avril_2018_%C3%A0_Toronto ↩︎
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